Je soulève l’oreiller que j’ai sur la tête. J’ouvre un œil. Quelle heure est-il? J’ai sûrement été plongé dans le sommeil pendant 15 heures d’affilée. La pièce du sous-sol est exiguë et elle aussi, plongée dans l’obscurité. Les rideaux sont tirés, les volets fermés. Je devrais probablement faire entrer un peu de lumière mais me lever est au-dessus de mes forces. J’ai laissé plusieurs vêtements trainer sur le sol ainsi que des verres sales et des sacs de chips vides. Ma mère dirait qu’elle ne distingue plus la couleur du plancher.
Je suis un adolescent de 16 ans. Mes parents aimeraient que j’me trouve une p’tite job pour au moins défrayer les coûts de mes dépenses personnelles. Moi, j’veux profiter de mon été. Peut-être le dernier totalement libre. Libre de jouer sur mes consoles de jeux. D’aller jouer au tennis quand bon me semble. De plonger dans la piscine au moment où entre chien et loup, la lumière décline.
Je sais qu’à partir du moment où je mets les pieds en milieu de travail, j’suis fait! J’aurai plongé pour la vie! Ou du moins jusqu’à ce que mes cheveux gris et mon corps endolori me confinent à ma chaise berçante. Ça fait cliché d’associer une personne âgée à une chaise berçante. Je n’en ai jamais vues chez mes grands-parents. Ma grand-mère va au gym et mon grand-père fait de la course automobile.
J’ai maintenant 17 ans. Après quelques pressions de la part de mes parents, j’ai trouvé mon premier job d’étudiant. Plongeur dans un resto. Premier quart de travail, de 15h30 à 23h30. J’arrive. On m’explique en quoi consiste mes tâches. C’est assez simple. En somme c’est un peu un travail de magicien. La vaisselle du diner qui est empilée sur le comptoir à la droite de l’évier doit disparaitre. J’aperçois une montagne d’assiettes souillées, de plats crasseux et de casseroles graisseuses.
Première étape, vider les assiettes de leur contenu. En jetant les restants, une bonne partie des déchets tapissent le bout de mes chaussures. Je suis consterné par tout ce gaspillage. Ma mère m’a tant parlé des enfants d’Afrique qui n’ont rien à manger. Et moi combien d’amis à l’école ai-je vus avec des boites à lunch peu garnies. C’est juste scandaleux de voir tous ces aliments atterrir au fond de cette grosse poubelle.
Je mesure 1.95 mètre et me pencher au-dessus du gros évier en fonte pendant de longues heures me cause automatiquement de vilaines douleurs au bas du dos. Ces assiettes à laver, ces casseroles à récurer ne me procurent aucun plaisir. Si au moins je voyais le bout de cette besogne, j’en ressentirais une certaine satisfaction. Mais seul, au fond de cette cuisine, alors que je crois abaisser la pile, elle se multiplie à nouveau. Il y a vraiment de la magie dans l’air! J’ai presque terminé la quantité astronomique de vaisselle du diner que nous sommes plongés en pleine heure du souper. C’est vraiment décourageant!
Dire qu’il y a des gens pour qui c’est le travail principal. Qu’ils feront ce sale boulot toute leur vie! (Et ce n’est pas un euphémisme mais à prendre au sens littéral.)
Au bout d’un mois, je constate que ce travail me mine le moral. Je mets des efforts considérables pour dénicher quelque chose de mieux et à la fin de l’été je suis heureux d’entrer au collège. Mon choix de carrière prend de plus en plus forme. Je me suis fixé de nouveaux objectifs et j’ai bien l’intention de les atteindre. J’ai beaucoup d’admiration pour Mario Cyr que nous avons rencontré, ma famille et moi, aux Iles de la Madeleine. Il est plongeur pour le National Geographic. Ma réalité à moi, dans le Bas-Saint-Laurent est tout autre. Mais un métier similaire avec une mission bien précise se dessine peut-être pour le jeune homme que je suis, athlétique, sportif et déterminé. Je serai scaphandrier, plongeur professionnel.
Ton texte me fait voir comment les ados d’aujourd’hui sont très différents de ceux de ma génération. La relation avec l’argent et le travail est un bon exemple.
J’aimeAimé par 1 personne
Merci. Désolé si j’ai prit tant de temps à répondre , je ne savais pas comment. Merci de me lire
J’aimeJ’aime