DANS SA TÊTE

L’odeur âcre de l’ammoniaque se répand dans la pièce. Je suis recroquevillé sur mon lit. Sous mes cuisses, un cercle de chaleur humide a noircit les couvertures. J’aimerais qu’on m’enveloppe d’un morceau du ciel que j’aperçois à travers les carreaux de ma fenêtre.

Deux personnes entrent soudainement dans ma chambre. Elles s’approchent de moi. Elles sont masquées, cagoulées, gantėes. J’ai peine à voir leurs regards. J’ai peine à comprendre les paroles qu’elles m’adressent. Des mots étouffés, assourdis par leurs camouflages. Elles me font peur. Que me veulent-elles?

Elles me touchent. Elles agrippent mes vêtements. Elles veulent me dévêtir. Je me débats. J’ai encore la force de me défendre. Je les repousse avec vigueur. Je veux qu’elles s’en aillent. L’une d’elle retient mes bras de force. L’autre détache mon pantalon et essaie de me les enlever. Je serre les cuisses et les points. Je ne leur rends pas la tâche facile. La situation est abusive et je ne les laisserai pas gagner. Je sens que l’on viole mon intimité. Laissez moi! Laissez moi!

Laissez moi tranquille ici sur mon lit. Laissez moi au chaud avec les quatre chandails que j’ai enfilés les uns par dessus les autres. Laissez moi avec une botte dans le pied gauche et un soulier sans lacet dans le droit. Laissez moi dans cette mare de pluie chaude d’un souvenir d’été . Votre insistance m’agresse!

Finalement, à bout de force, j’abdique. Je retiens fermement avec mes mains les barreaux de ma tête de lit. Je ferme les yeux. Je suis épuisé. Elles me changent, me lavent. L’eau est froide. Les gestes rapides sont brusques et laissent sur ma peau une sensation désagréable. Elles me drapent les fesses d’un tissus spongieux, elles m’enfilent un nouveau pantalon et des pantoufles aux pieds. Les deux dames paraissent satisfaites, moi, ça me laisse de méchante humeur et aigri. On me rend à présent ma liberté. On m’accorde un petit répit.

L’AUTRE CÔTÉ DE LA MÉDAILLE

J’entre avec la directrice des soins dans la chambre de mon père. Les préposées ont beaucoup de difficulté à lui prodiguer des soins. Il ne collabore pas. Il est parfois agressif. Nous le trouvons couché sur son lit les yeux ouverts mais le regard hagard. Il porte un pantalon qui est déchiré sur le côté. Il a mouillé son lit. Il est donc impératif de le changer, le laver, de lui remettre une couche culotte, des vêtements propres et de changer son lit.

Il ne veut pas. Il nous repousse. Mon père est grand et fort. L’employée lui parle doucement avec des mots affectueux. Je lui dis que l’on veut l’aider, qu’il sera plus confortable une fois changé. Mais puisque les négociations ne donnent rien, je dois retenir ses bras pendant que ma complice lui retire doucement son pantalon. Il se débat, il serre les cuisses. Elle doit pratiquement lui arracher le pantalon. Il se défait de mon emprise et agrippe le bras de celle qui essaie seulement de faire son travail. Il tire si fort, qu’il déchire la jaquette qu’elle porte par-dessus ses vêtements. Nous avons chaud, cette situation est exténuante. Mon père aussi est claqué, il se laisse enfin faire. Il faut faire vite et bien. Avec une débarbouillette chaude, elle le lave et nous lui enfilons des vêtements propres. Nous en profitons pour lui enlever au moins deux des quatre chandails qu’il porte. De peine et de misère, nous réussissons à enlever les draps souillés sans qu’il ne se lève de son lit. Nous le faisons en le faisant rouler d’un côté et de l’autre puisqu’il refuse de se lever. Trente minutes ont passées et nous sommes brulées! Et dire qu’il faut répéter cette pratique quelques fois par jour, à tous les jours.

Mise à part son Alzheimer, mon père est en excellente santé. Il aura 90 ans cette année. Mais son incontinence est un enjeu complexe et un défi constant. J’ai cherché ici à imaginer et à illustrer ce qui se passe dans la tête d’une personne souffrant d’Alzheimer lorsque les préposées ne veulent qu’administrer des soins de base qui peuvent sembler banals. J’en profite pour rendre hommage au personnel de la santé et tous ceux qui se dévouent pour nos parents vieillissants. C’est une vocation, un don de soi et une générosité immense!

Trouver des solutions est difficile. La pandémie n’aide en rien. Combien de personnes vulnérables souffrent seules en silence dans un isolement indigne de la vie qu’ils ont menée….

Publié par Nancie Cousineau

Je suis une coiffeuse et une blogueuse. J'aime écrire des billets d'inspiration selon mes humeurs

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