Lien maternel

C’est étrange cet aspect entre la mère et l’enfant de ne faire qu’un puis un jour d’en être dissocié. Si c’est l’enfant qui part le premier, s’envole avec lui une partie de la mère. Si c’est l’inverse, c’est le lien et l’attachement qui se marient au parfum des souvenirs. Les réminiscences du passé s’épandent parfois aux quatre vents. Mais il y a de ces sentiments ancrés dans nos fibres qui se nichent aussi au fond du cœur.

Petite femme frêle et délicate mais si forte et persévérante comme une petite pluie abat le vent. Voilà ce qui décrit bien ma mère. Son enfance au fin fond de l’Abitibi aride du début du siècle dernier, dominée par les dictats de la religion catholique forgera sa personnalité volontaire. Les conditions difficiles en milieu rurale ne produisent pas des petites princesses mais des p’tits bouts de femmes vaillantes et travaillantes.

À 17 ans, elle se consacre déjà à l’enseignement dans une école de rang où chauffer son poêle à bois se veut une tâche quotidienne. À 20 ans alors qu’elle considérait devenir religieuse, elle ressent un véritable coup de foudre pour mon père. Les sentiments sont réciproques. Le vent n’est pas plus rapide que le choix de cette femme entre un homme et Dieu. Elle choisi l’homme et ensemble, ils planifient les noces.  Elle contrôlera ses grossesses au grand dam du curé du village.  Elle élève trois filles, met en terre un bébé garçon né prématurément, tout en continuant à enseigner. Elle est féministe et non soumise. Une femme en avant de son temps, régie par ses valeurs et ses convictions.

Dans les années 80, le monde de l’éducation se transforme, elle y fait malheureusement plus de discipline que d’enseignement. Elle n’y trouve plus son compte. Elle retourne donc sur les bancs d’école pour changer de domaine et améliorer son sort. Elle sera adjointe administrative à la SQ. Ironiquement, les policiers cadres sont à gérer comme des enfants!

Elle s’intéresse à la croissance personnelle dans des lectures, des ateliers et formations où elle entraine aussi mon père un peu à son corps défendant. Rien ne l’arrête. Elle est curieuse, intelligente et ouverte. Se laisse guidée au gré du vent tout en restant fidèle à ses instincts. Dans la cinquantaine, elle prend à cœur son rôle de grand-mère. Elle est maternelle et réconfortante. C’est à cette période-là que la maladie s’immisce insidieusement dans sa vie, à 55 ans, au même âge que j’ai moi-même aujourd’hui. Elle affirme qu’il ne faut pas se braquer devant la fatalité mais accepter et composer avec cet état de fait. Vivre avec et non en dépit.

Finalement, elle aura vécu trente ans avec la maladie de Parkinson. Sa forte personnalité et son côté entêté l’ont grandement aidée à traverser cette épreuve et à vivre jour après jour avec les symptômes de cette maladie neurodégénérative. J’ai tellement admiré sa combativité et sa résilience. Elle m’a inspirée et influencée de par son exemple, ses actions et sa façon de gérer cette irrévocable adversité.

Par un certain mardi matin, alors qu’elle entame son 85e printemps, elle se rappelle cette machine agricole qui lui est familière, qui coupait et moissonnait les champs sur la terre de son enfance. La faucheuse rôde. Elle ne pèse plus que 33 kilos, elle n’est plus qu’une petite barque en plein milieu de l’océan de son grand lit d’hôpital.  Une double pneumonie la fait couler dans les profondeurs abyssales.

À cette même période, en 2017, une série de vents contraires soufflent dans ma vie. Je prends souvent la bourrasque de face, à l’encontre de mes désirs. Le peu de communication dans mon couple m’a fait me replier sur moi-même. Je me suis emmurée dans un silence et dans une complaisance pernicieuse. Je suis dans un état pitoyable. Lorsque ma mère décède, je réalise à quel point la vie est fugace et précieuse et que si je veux vivre la vie que je m’étais imaginée, je dois en saisir l’opportunité là en cet instant précis.

Jusqu’à la fin de sa vie, ma mère me racontait dans des propos remplis d’émotions, à quel point elle aimait mon père, d’un amour passionnel, d’un amour absolu et cela depuis plus de 60 ans!  Voilà ce qui teinte mon imaginaire romantique. Ce à quoi j’aspire aussi. Un tel amour n’existe pas seulement qu’au cinéma.

C’est donc à 50 ans que je laisse enfin pousser mes ailes. Je me donne le droit d’être pleinement heureuse. De vivre en harmonie avec mes désirs profonds. De me reconnecter à mon être, à mon essence. C’est avec plus d’assurance, en croyant pleinement en ma valeur et en ce que je mérite que je saute dans le vide! Je n’ai qu’à faire confiance à ces nouvelles ailes qui m’élèvent au-dessus de moi-même et qui m’insufflent un second élan.  Cette inhabituelle liberté me redonne fougue et courage.

Un vent d’inspiration se lève et réveille toute ma créativité. Je retrouve une nouvelle aisance dans mes relations personnelles et professionnelles. Tout déboule par la suite. Que du positif. Dans une suite logique des choses, un nouvel amour en parfaite concordance avec mes valeurs, mes principes de vie et mes aspirations. Moult aventures et voyages. Puis, un nouveau travail m’assurant sécurité et contentement.

Cette mère qui a toujours voulu mon bien et surtout mon bonheur a sûrement favorisé les circonstances afin que j’aie les ailes au vent. Plus rien ne me fait peur. Pas même la maladie, pas même le fait de vieillir. Avancer en âge est un privilège et vivre la vie qu’on a choisi, une bénédiction. Je déploie mes ailes et embrasse la vie telle une promesse avant de disparaître dans le gouffre secret d’où personne ne revient.

Je développe une nouvelle relation avec mes enfants devenus adultes. Bien que je sois toujours leur mère, notre lien est plus amical, d’humain à humain, d’égal à égal. Je connais ensuite les joies d’être grand-mère, un grand privilège! Dernièrement j’ai découvert le quotidien avec un chat. Je n’avais jamais eu d’animal de compagnie. Jamais je n’avais connu cette joie, cette connexion, cette affection. Ça manquait à ma culture, ça manquait à ma vie. Quelle joie d’avoir succombé à ce petit coup de foudre entre le félin et moi. Notre petit roi! La vie est souvent faite de surprises et plusieurs autres m’attendent dans le détour.

Au courant de toutes mes expériences, je pense souvent à ma mère. Comment elle aurait réagi, elle. Que m’aurait-elle dit…elle était toujours de bons conseils. J’essaie toujours de l’honorer dans mes accomplissements aussi petits soient-ils, aussi grands à ses yeux à elle. L’instinct maternel est toujours une bonne carte à détenir dans notre jeu. Dans le jeu de la vie.

Publié par Nancie Cousineau

Je suis une coiffeuse et une blogueuse. J'aime écrire des billets d'inspiration selon mes humeurs

Laisser un commentaire