Dortoir

Un souvenir ne meurt jamais, il dort tout simplement. Mon père a le cerveau en dortoir. Tous ses souvenirs sont en dormance et moi j’ai souvent envie de hurler pour les réveiller, tous. Puis à la longue, on s’y fait. On apprend à respecter leurs silences. À laisser tous ces souvenirs se reposer.

J’ai toujours les miens. Lui, il vit totalement dans l’instant présent. Ce qui est triste c’est de réaliser que ce que l’on vit ensemble, au présent ne survivra pas au temps qui passe. Un moment vécu est aussitôt « déleaté ». Plus de banque souvenirs.

Chaque fois que je lui rends visite, c’est une belle surprise, un grand événement. « Oh! Ça fait longtemps! Combien d’années? » Je tais ma réponse. ( Ça fait quelques jours papa. Pas des années.)

Il a perdu la notion du temps. Les minutes, les jours, les mois, les années. Tout s’entremêle dans son esprit. Pour qu’il dise mon prénom, je dois lui souffler la réponse. Il ne sait pas qui je suis mais semble heureux de me voir. C’est le principal!

C’est si injuste de vieillir ainsi. Sans grand bonheur à partager, sans histoire à raconter, sans anecdote à relater. C’est un univers particulier que celui des personnes âgées atteintes de troubles cognitifs. Ils sont sensibles à la musique, peuvent chantonner un air appris dans leur jeunesse. S’ils ont de l’appétit, ils apprécient les saveurs nouvelles, les parfums délicats. Ils sont particulièrement attachés à certaines pièces de vêtement, une sécurité avec laquelle ils s’enveloppent tendrement.

Pendant ce temps, une petite fille se développe dans un nid douillet au creux du ventre de la fille que j’ai mise au monde il y a 29 ans. C’est fou la vie! Son ventre est un incubateur, un dortoir où des cellules forment un embryon, un fœtus puis un enfant.

Le cerveau de cet enfant se configure d’une façon extraordinaire. Comme un ordinateur, des milliers de neurones sont créés chaque seconde. Le cerveau est en période de croissance intense. Les progrès et les apprentissages que feront cet enfant témoignent de toute cette croissance pendant que les facultés de mon père sont en décroissance.

Ma fille fabrique un humain. Et l’arrière-grand-père n’en a aucunement conscience. Bien sûr il sera fasciné par ce petit miracle lorsque nous la déposerons dans ses bras. Je suis même certaine qu’il sera ému, qu’une petite larme coulera sur sa joue.

Mais réalisera-t-il qu’elle est le sang de son sang, que la même sève coule dans leurs veines? Je suis triste et joyeuse à la fois. C’est notre réalité, c’est la vie. Mais qu’elle est moche parfois la vie!

Publié par Nancie Cousineau

Je suis une coiffeuse et une blogueuse. J'aime écrire des billets d'inspiration selon mes humeurs

5 commentaires sur « Dortoir »

  1. Nancie,
    La vie qui prend fin …. Et le commencement!
    D’une génération a l’autre….!
    ton texte est Magnifique! Il fait pleurer et sourire a la fois. Très touchant!!

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